Même si je ne quitte jamais le bord de l'eau mon horloge interne commence à s'affoler. À moins de 50 jours de l'ouverture de la truite, certains signes ne trompent pas. La lumière n'est plus la même. Le soleil, quand il est présent en journée, réchauffe plus vite. Le jour s'attarde en fin de journée toujours un peu plus. Le doute n'est plus permis, nous sommes tout proche de la belle saison. Malgré une situation défavorable avec des rivières à truites qui ne cessent de s'appauvrir, mon envie plus que ma motivation reste intacte. C'est un cycle qui ne s'interrompt pas depuis 40 ans. Déjà 40 ans que je cours après ces truites zébrées sauvages et que je prends du plaisir à contempler tout le petit monde qui vit autour de ma rivière de cœur. Cela peut sembler une éternité mais je vous assure que non, je me vois comme si c'était hier prendre mes premiers poissons et retourner mes premiers cailloux.
La seule chose qui change finalement ces dernières années, c'est cet attachement toujours plus intense pour cette rivière qui souffre. C'est cette colère grandissante pour la non action collective envers tous les maux qui la touchent. C'est ce dégoût général contre notre système qui ignore tout des cris de plainte de cette rivière agonisante. Tous ces sentiments qui se mêlent les uns aux autres me rendent complètement obsédé par le devenir de cette rivière. Il n'y a pas un jour où, si je ne suis pas sur ses berges, elle ne s'immisce pas dans mes pensées.
Je serai donc le plus heureux des hommes encore une fois de la retrouver dans quelques semaines canne en main. C'est finalement contradictoire car si l'on veut être objectif, avec le peu de truites qu'il reste, il faudrait simplement les laisser tranquilles. C'est la seule façon de les respecter au final. Au lieu de cela, et parce que je suis pêcheur jusqu'au plus profond de mon être, je ne peux m'empêcher de continuer à les traquer. Je l'assume totalement. J'ai besoin des ces moments-là pour être toujours vivant. J'ai besoin de pêcher les linéaires que j'ai foulé très jeune avec mon père et André Terrier. C'est une façon pour moi de les conserver en vie. Le jour où ces linéaires seront totalement vides, je rangerai certainement définitivement les cannes. C'est ces liens multiples qui attisent en permanence mon envie de pêcher et mon plaisir de parcourir les berges de la rivière d'Ain.
Bien entendu, il y a la pêche à l'étranger avec des parcours de rêve sur tous les plans. J'ai pu y gouter un peu ces dernières années. Mais des centaines de truites américaines ou des dizaines d'ombres bosniaques n'arriveront jamais à la hauteur d'une truite sauvage de ma rivière dans mon esprit. Je ne fais pas là une comparaison entre origine des poissons ou l'intérêt de leur pêche, non, pas du tout. C'est tout simplement que je suis né ici. Que je n'ai jamais vécu à plus de 700 mètres de la rivière. Et de ce fait, j'ai la plus grande admiration pour les truites sauvages qui y vivent. À chaque fois que j'ai le privilège d'avoir une de ces pépites entre mes mains, je profite de l'instant comme si c'est la dernière. Ces poissons ont traversé tant de calamités. Ils sont toujours là bravant tous les éléments qui les déciment depuis tant d'années. Je ne pourrai jamais regarder un autre poisson comme je regarde une truite de ma rivière. Jamais.















Derniers commentaires