Voici une nouvelle interview, même un peu Noël avant l’heure pour les lecteurs de ce blog au vu de ce qui va suivre. J’ai le grand plaisir de recevoir Abdoul, homme de défi, baroudeur et traqueur de grosses truites. Délectez-vous de ses réponses, de ses photos, de son histoire. Bonne lecture.

Nicolas : Salut Abdoul, peux-tu nous faire une petite présentation s’il te plait pour débuter cette interview.

Abdoul : Salut, si je suis là, c’est que comme vous tous, je suis au minimum passionné de pêche. Je suis certainement né pêcheur, mais dans la région parisienne. C’est probablement ce paradoxe qui m’a rendu aussi assidu. Aujourd’hui, j’habite dans le haut Doubs, au bord d’un lac, c’est déjà un peu plus cohérent avec ma nature. Je ne suis plus vraiment jeune, mais pas encore vieux, et si jamais ça intéressait quelqu’un, je travaille dans la production pharmaceutique :-)

Mon invité tout sourire.

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Nicolas : Ton histoire avec la pêche à la mouche est toute récente, on y reviendra. Mais avant cela, comment as-tu fais tes premiers pas à la pêche et quelle a été ta progression jusqu’au jour de ta rencontre avec une canne à mouche ?

Abdoul : Pour autant que je me souvienne je suis né avec la gaule…dans la main.

Le premier coup de ligne dont je me souvienne, c’était sur des rochers en bords de mer. Je devais avoir cinq ans. Mon père m’avait acheté une canne en bambou que l’on trouve encore partout pour attraper les touristes. Je me souviens de cette scène comme si c’était hier : j’ai tout de suite pris deux beau poissons, et au troisième coup, un monstre a explosé ma canne. J’ai regardé la moitié de la gaule qui restait dans ma main, tandis que l’autre partait avec un poisson, certainement plus gros à chaque récit…Dès lors, le vice était en moi.

J’habitais la région parisienne, mais j’avais la chance de pouvoir aller chez ma grand-mère, dans l’Yonne, qui habitait un petit village au bord de l’eau ce qui était parfait pour moi. J’ai commencé par pêcher au coup mais rapidement vers dix ans, j’ai découvert la pêche au mort manié dans un magazine. Et oui, à l’époque, pas d’internet ! En attendant les vacances, je fouillais les décharges pour récupérer du fil de cuivre dans des vieux moteurs et je fabriquais mes montures en attendant le jour béni des vacances. Dans le village de mémé, personne ne connaissait cette technique, alors le petit gamin de la ville…Il a fait quelques ravages :-)

Alors…Je suis parti en vrille…Un peu plus. Ecole buissonnière, pêche sur la Seine dans Paris, puis, deux ans de suite, j’ai fait croire à mes parents que l’école se terminait le 1er juin pour partir plus vite chez mémé à la pêche…

J’ai aussi découvert la truite pendant les grandes vacances dans les Alpes. Je pêchais au toc. Je pouvais me taper un ou deux cols en vélo pour aller dans les rivières passer la journée dedans sans manger, et finir les vacances avec les mollets en sang à cause des crevasses provoquées par l’eau froide. A cette époque, j’ai eu le droit à quelques jets de cailloux des gars du coin, qui ne supportaient pas qu’un gamin prenne "leurs truites".

Et puis pour des raisons professionnelles, je me suis installé dans le haut Doubs. J’habite au bord d’un lac, quoi de plus normal…J’y ai pêché le brochet puis le sandre comme un enragé pendant quelques années…Et j’ai rencontré Thierry Christen…Là, ça a été le drame :-)

Sympa le décor.

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Nicolas : Tu t’es donc passionné avec la pêche à la mouche et la nymphe à vue en particulier il y a cinq ou six ans seulement. Raconte-nous ce coup de foudre.

Abdoul : C’était un jour de septembre 2008, j’avais fait connaissance de Thierry sur le lac en pêchant le sandre. En papotant, il me montre une grosse truite (en photo) qu’il avait fait la veille en plein étiage…A la mouche ! J’avais pêché un peu le Doubs auparavant, mais au TOC, et uniquement quand il y avait de l’eau. Pour moi, faire des truites par eaux basses et à la mouche, c’était de la sorcellerie ! Mais il me promit de m’initier à la magie.

Quelques jours plus tard, le jour de la fermeture très exactement, je le rejoins sur les rives du Doubs. On voit une belle truite du haut d’un talus, il s’approche, fouette, pose et me dit de bien regarder la truite…Petite animation, la truite est pendue…Et moi aussi ! Des poissons, j’en avais pris, mais là, observer le poisson, le "choisir" et le voir prendre, ça a été une révélation, en trente ans de pêche, je n’avais rien vu d’aussi captivant.

Truite du Doubs

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Nicolas : En ce qui concerne plus particulièrement la nymphe à vue, on dit souvent qu’il faut acquérir une grosse expérience pour commencer à avoir des résultats…Tu es une sorte d’ovni vu ta progression fulgurante non ?

Abdoul : Oh là…Faut relativiser, je n’ai rien d’un ovni, je suis juste un gars ultra passionné, parfois à la limite de la folie :-) . Tu sais, quand Thierry m’a montré comment on prenait une truite à vue, que j’ai vu avec quelle aisance il fouettait, quand j’ai vu que Romain, un autre pote de pêche, n’était pas né de la dernière pluie, je ne me suis pas dit que ça serait facile, surtout que ces gugus, ils ont un sacré niveau !

Moi, je n’avais jamais tenue une fouetteuse, je savais qu’il y avait du boulot, mais il était hors de question que ça me prenne des années. J’avais le sentiment d’avoir perdu 30 ans de ma vie de pêcheur et il fallait que je comble ce retard ! Alors je me suis juste donné les moyens de mes ambitions. J’ai toujours choisi de travailler en horaires d’équipes, (matin, a-m, nuit…etc.) parce que ça me permettait de pouvoir pêcher tous les jours. Quand je pêchais encore le sandre et que je bossais de nuit, j’allais faire le coup du matin en rentrant du boulot. Alors imagines ce que j’ai pu faire quand je me suis mis à la NAV ! Physiquement, faut tenir le coup, et professionnellement, c’est un choix qu’il faut assumer. Par exemple, refuser des promotions pour pouvoir continuer à aller pêcher…Ca fait un sacré volume horaire passé au bord de l’eau. Alors, j’ai eu, disons, un apprentissage intensif !

Trop beau.

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Finalement, avec un peu de recul, je pense que la pêche à vue, c’est de loin la plus facile : tu vois ce qu’il se passe, tu fais une erreur : ça marche pas, tu n’as qu’à analyser la situation, jusqu’à trouver la solution. C’est la seule pêche qui te permette aussi directement de comprendre ce qui ne va pas. D’ailleurs quand tu rentres capot, tu te dis "aujourd’hui, elles étaient trop dures pour moi, je n’ai pas trouvé la solution" alors que pour les autres pêches, tu cherches plutôt des excuses du genre " fait trop froid, fait trop chaud, la lune est mauvaise…"

Abdoul en train de fouetter !

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Nicolas : Comment as-tu appris, seul ? Avec un mentor ? Les deux ?

Abdoul : J’ai principalement appris seul,  j’ai besoin de vivre et comprendre les choses par moi-même. Mais je sais également  apprécier les conseils que l’on me donne.

J’ai aussi fait de bonnes rencontres. Thierry et Romain m’ont montré que c’était possible. Et, en les voyant pêcher, je savais à quel niveau technique je devais arriver pour réussir! J’ai aussi compris beaucoup de choses en lisant tes articles. Ça dis les choses simplement, ça devient un peu comme une évidence…Tu te dis ça y est j’ai compris, je sais faire…

Avec l’expérience de la  Pêche au toc, ça a été très facile de localiser les poissons. Une rivière c’est un peu comme un livre et depuis j’ai appris à le lire. Savoir où se positionnent les poissons, où et comment regarder pour les voir,  Comprendre comment on fait une dérive, ne pas coiffer, maitriser le plombage, faire arriver la nymphe au bon endroit,  ça m’a toujours paru évident…Je savais ce que je devais faire….Par contre pour y arriver…Il y a quelques heures de boulot ! Et ça personne ne peut le faire pour toi. J’ai aussi toujours pensé, qu’en faisant seul, si tu arrives au but que tu t’es fixé, tu auras forcément une approche plus personnelle, donc  un peu différentes des autres.

Pour la même raison,  j’ai toujours monté mes propres nymphes, je me suis bien sûr inspiré des modèles connus, mais je me suis toujours dit, celles-là, y a que moi qui les aient, et ça fera peut-être la différence…Ça l’a fait, parfois, et pas toujours dans le sens que j’espérais :-) Mais qui ne s’est jamais imaginé inventer une nymphe révolutionnaire. On est tous un peu chercheur d’or :-)

Truite de la haute rivière d'Ain.

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Nicolas : Tu as rapidement pris la direction des gros poissons pour que cela en devienne une obsession. Quelles en sont les raisons ?

Abdoul : Ah…Les grosses truites. Déjà parce que morphologiquement, je trouve une truite de 2 ou 3 kg bien plus belle que celle d’une livre. On peut dire que ça a vraiment une sacrée gueule. C’est un peu comme avec les femmes…Quel est l’idiot qui préfère traquer les moches :-)

Ensuite, c’est une façon de pêcher qui correspond à ma conception de la pêche : C’est d’abord une traque, basée sur la connaissance et l’observation de ta proie. Quand j’ai commencé à m’intéresser aux grosses truites de Franche-Comté, au bout d’un an, j’avais repéré une quinzaine de poissons de 3kg ou plus sur mon secteur de prédilection. Je connaissais leur vie par cœur, à quelle heure et dans quelles conditions je pouvais les voir.

La première grosse truite d'Abdoul.

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Viens ensuite la pêche proprement dite, il faut être bon dans l’instant, souvent on a quelques secondes pour faire le bon lancer. Il faut passer de l’observation à l’action instantanément, et j’aime ce changement de rythme. Souvent, on entend dire qu’une grosse truite c’est plus facile à faire qu’une 35 bien éduquée…Certes, il y a toujours des gars qui un jour où l’autre a eu un coup de chance, genre "je visais une truite et pis y a une grosse qui est passée à ce moment et qui a ramassé ma nymphe". Ben moi, je n’ai pas eu ce genre de coup de cul, j’en n’ai jamais vu de grosses truites faciles à faire, et à mon avis, si elles sont devenues grosses, ce n’est surement pas en croquant les nymphes des pêcheurs à chaque sortie.

Et puis il y a la magie du combat, incertaine jusqu’à la mise à l’épuisette. Ce n’est pas une truite d’un kilo qui va te pourrir dans des branches ou se planquer sous des cailloux et t’obliger à courir derrière, celles-là, tu la brides et c’est fini. Alors quand tu finis par mettre à la filoche un de ces gros bijoux, après en avoir perdu quelques-unes…Que tu traques parfois depuis quelques semaines/mois/années…La décharge d’adrénaline, c’est vraiment un truc de dingue !

Malheureusement, je n’ai pas pu récolter tout le bénéfice de toutes ces heures d’observations…Ce sont les divers épisodes de pollution qui s’en sont chargés :-(

Un autre trésor.

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Nicolas : On trouve des gros poissons en France, mais ta passion pour ceux-ci t’a emmené hors de nos frontières. Quelles sont tes destinations favorites et pourquoi ?

Abdoul : Ben en fait, je ne suis pas un grand voyageur au sens de « j’ai été partout ». Je commence à être un habitué de la NZ et j’ai été quelques fois en Slovénie. Chacune de ces destinations a son propre charme. D’un point de vue personnel, je préfère la NZ, sans aucune forme d’hésitation. Tu peux y vivre une expérience intérieure que tu ne retrouveras jamais en Slovénie (désolé pour les slovènes, je ne veux vexer personne).

Marmo slovène.

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Nicolas : En Slovénie, tu traques donc essentiellement les grosses marmoratas.  Peux-tu nous en dire plus sur ces poissons vis-à-vis de nos zébrées.

Abdoul : Je ne suis pas vraiment un spécialiste de ce poisson, je n’y ai été que deux fois. Ce n’est pas la destination délire en terme de voyage. C’est facile d’accès, y a pas à marcher pour arriver aux rivières, y a pas le côté aventure et le prix du permis journalier est là pour te rappeler que tu es bien un touriste ! Ceci dit, il n’en reste pas moins que le pays est magnifique, que les rivières sont très belles et qu’il y a des truites qui sont très grosses. Après, c’est des poissons magnifiques, parfois avec une taille vraiment impressionnante. Elles prennent aussi de temps à autre des allures zébrées. D’une manière générale, à taille égale, le corps est plus maigre qu’une fario. Pour les pêcher, ça reste des poissons sauvages, alors faut observer…Et s’adapter.

Belle bête.

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Nicolas : En Nouvelle-Zélande, tu as vraiment trouvé ton terrain de jeu tant espéré. Après quelques voyages en duo, tu viens de partir seul. C’est pour toi la vraie définition du trip pêche ? 

Abdoul : Ah…La NZ…La première fois que j’y suis allé, j’ai eu la chance de partir avec un super pote, un aventurier doublé d’un pêcheur d’exception. Il y  avait le côté aventure et le côté grosse truite, le paradis ! Je voulais taper de la grosse, c’était une obsession. Je pouvais ne pas attaquer une 3kg parce que je voulais une 4kg. On a fait assez peu de poissons, mais quasiment que des très gros. Et puis quand je suis rentré, au bout d’un moment, je me suis rendu compte qu’il me restait plus de souvenir de paysages, de pureté, de nature intacte…Que de poissons.

Abdoul dans son élément.

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Et plus j’y retournais, plus j’avais envie de retrouver ça. Quand j’y suis retourné avec Romain ou Stéphane, j’ai eu la chance de pouvoir me faire déposer en hélico au milieu de nulle part. Et quand tu n’as pas l’habitude, ça fait sacrément bizarre, ce silence et cette ambiance, l’idée de se dire, si j’ai un pépin…Je suis à quelques jours de marche de la première âme vivante. Mais chaque fois je me disais :  "Et si t’étais seul ? Et si au lieu de prendre l’hélico…Tu y allais à pieds…Les sensations, ça doit être incroyable? ".

T’imagines, tu allies le côté traque des grosses truites sauvages, avec une aventure physique et intérieure : une sorte de retour aux sources !

J'adore cette photo.

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Nicolas : Je suppose que cela demande une préparation physique, mentale et logistique pointue ?

Abdoul : Une préparation physique, oui, c’est mieux pour ce genre de délire. Disons que si tu te tapes une journée de marche en dehors des sentiers battus et que tu dois récupérer le lendemain…C’est un peu dommage. Après, ça joue aussi sur le mental…Et mieux vaut avoir un peu de réserve physique ça te permet d’être bien dans ta tête, et ça évite de cogiter quand tu penses que tu es peut-être perdu. Ça te permet aussi de rester bien concentrer sur la pêche. C’est quand même le but à la baseJ. Alors, Je fais pas mal de vélo pour assurer une bonne endurance, quelques séances de squat pour muscler un peu les guiboles (quand tu pêches avec un sac à dos de 15 kg, tu ne regrettes pas). L’idéal serait de faire de la course à pieds, mais ça m’as toujours gavé :-)

Quelle belle bestiole.

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Mentalement, si tu pars seul, faut être fait pour ce genre de délire, ça doit être dans ta nature. Faut jamais paniquer, ne pas avoir peur de manger une truite ou une anguille pour économiser tes rations. Etre prudent, ne pas marcher trop vite pour éviter de te péter une guibole, etc… Faut pas non plus s’amuser à se filmer en vélo sur un chemin en haut d’une falaise…C’est un peu idiot :-)

Ah oui, il faut aussi accepter de vivre avec les sandflies, une espèce de petit moustique, qui adore ta chair fraiche et qui sont parfois vraiment très très nombreux. Après en NZ, t’es pas obligé de marcher toujours un ou deux jours avant d’atteindre une rivière,il y a des secteurs plus accessibles…Mais là-bas comme partout, il y a forcément plus de concurrence, de plus en plus d’ailleurs.

Le rêve pour la pêche à vue.

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Puisque l’on est dans le chapitre mental…Le plus dur c’est le retour, partir du paradis et retourner sur terre, ce n’est jamais facile et la descente prend quelques semaines !

Pour la logistique, le plus dur, c’est  d’avoir une femme super compréhensive…A part ça, c’est assez simple : louer une balise de détresse en priant que tu ne t’en serviras jamais, un GPS et une boussole, quelques rations de survies et bien regarder la météo avant de partir. La pluie, c’est à vrai dire le seul réel danger, mais il ne faut pas le sous-estimer. Il faut imaginer qu’il y a quelques rivières qui ont la fâcheuse tendance à passer de 20m3/s à 2000m3/s, oui, j’ai bien dis 2000, en moins de 24h et c’est relativement courant. Alors un conseil…On ne dort jamais au bord d’une rivière, et si possible, on dort sur la berge qui te permet de rentrer sans devoir traverser la rivière.

Courbe d'une rivière de NZ !!

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Nicolas : Racontes-nous s’il te plait un de tes souvenirs les plus marquants de ton dernier voyage.

Abdoul : C’est assez difficile à décrire, c’était avant tout une aventure personnelle. Je crois que le plus marquant restera le voyage dans son ensemble, le fait de remonter une rivière pendant plusieurs jours, coupé de tout, avec le plaisir suprême de se baisser au milieu de la rivière pour boire de l’eau cristalline...C’est une joie très simple, mais tellement rare à notre époque. Dans les anecdotes, il faut savoir qu’il n’y a pas d’animaux dangereux en NZ. Tu ne crains rien et tu ne t’attends pas à voir débouler un grizzly derrière la colline. Mais une fois, au milieu de nulle part, je me suis retrouvé en face d’un pit-bull errant…Moi qui ai déjà peur des petits roquets…Ca m’a fait tout drôle.

Une belle fario de NZ

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Nicolas : Tu as pêché la Loue, le Doubs, l’Ain et la Bienne. Je peux donc éclaircir un point qui reste malgré tout une idée reçue sur la Nouvelle-Zélande. Tu es là-bas souvent en fin de saison, comment se passe la pêche, les truites sont-elles faciles ? Leur comportement est-il différent de chez nous ?

Abdoul : Dans les grandes lignes c’est tout pareil, c'est-à-dire pas super facile. Ce qui change principalement, c’est que les rivières sont sauvages, pas du tout canalisées. Les crues sont souvent très violentes et le lit des rivières est fréquemment modifié d’années en années. Donc, c’est très rare de pouvoir utiliser la végétation pour se planquer et faire une approche de sioux. T’es presque toujours à découvert sur des galets blancs. Ça fait beaucoup de contraste. C’est aussi quasiment impossible de pouvoir pêcher aval, l’eau est trop claire, tu te fais griller tout le temps.

Ouille !

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Celui qui n’a pas un niveau technique correct, genre «  à part les arbalètes, je sais pas faire grand-chose »…Mieux vaut rester à la maison, sinon il va y avoir de la frustration…Et ça, ça sera le minimum…Parce qu’il ne faut pas oublier aussi, que le vent souffle quasiment tous les jours, et oui, c’est une île, et c’est pas genre la petite bise sympa J. Tu rajoutes par-dessus ça les sandflies qui te bouffent toute la journée…Et là, en plus de la frustration, c’est la dépression :-)

Les truites, elles, ont à mon avis toutes vu des pêcheurs, et il ne faut pas les prendre de haut. Même si la pression de pêche, comparé à ce que l’on peut voir chez nous, est désuète, la densité est faible. Donc la pression de pêche par poisson reste relativement élevée, surtout quand tu viens en fin de saison. Faut aussi imaginer que les gars qui viennent en NZ, et qui sont prêt à marcher des heures pour un poisson, c’est un peu des fous dans mon genre. Ça fait une sorte de sélection naturelle et ça concentre les débiles :-)

Gueule bien marquée.

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Le gars qui est prêt à se taper une journée de marche pour accéder à un secteur prometteur, c’est à la base un enragé. Et même s’il n’est pas bon techniquement, comme il est enragé, il va trouver un moyen d’éduquer la truite, au minimum, lui apprendre à avoir peur :-)

Belle robe.

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Nicolas : Je reviens sur la dernière question car on voit parfois dans les vidéos sur le net des scènes de pêches grossières avec de grosses mouches, de gros indicateurs et des truites qui gobent tout ça. Mais je me doute que ce n’est pas comme cela de partout ?

Abdoul : Je confirme ! Après, moi, je ne peux venir qu’en février, c’est l’équivalent d’un mois d’Aout chez nous. Autant dire qu’entre une truite de mai et une truite d’aout, faut monter le niveau.

Globalement, c’est assez dur, probablement parce qu’on est souvent à découvert et pas assez discret. Je vois souvent des gars qui descendent en 10 ou 12°/°° quand ça prend pas, c’est assez idiot. D’une part parce que ça ne fait que masquer un défaut de présentation et d’autre part, c’est dangereux pour le poisson. Une truite de 2 ou 3 kg dans du courant, ça se sort pas en 5 min, c’est un risque inutile, que la truite risque de payer cher en fin de combat.

Un très gros bloc !

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En général, je pêche en 18, parfois 20, très rarement en 15. Sur des coups très durs, j’ai essayé en 12, mais je n’ai pas vu de différence significative, et je suis convaincu que ce n’est pas le moyen de faire la différence.

La première fois que je suis parti, on est tombé une année durant laquelle il y avait eu de très grosses crues à répétition, les rivières avaient probablement été lavées de leurs larves et c’était très rare de pouvoir faire des truites en nymphe. Heureusement, c’était une année exceptionnelle pour les cigales…Faut savoir s’adapter.

Après c’est surement plus facile en début de saison, mais des gobages de partout…Je suis moins sûr, ne serait-ce que parce que la densité de truite est assez faible.

Jolie !

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Nicolas : Est-ce que la boite de nymphe du naveurs néozélandais ressemble comme deux gouttes d’eaux à celle du français ? Y-a-t-il quelques bestioles bien spécifiques ?

Abdoul : Oui, c’est la même chose, tant que les truites mangeront des larves, il n’y a pas besoin de se casser la tête. Plus les années passent, moins j’utilise de modèle. Depuis deux ans, je tourne avec 4 modèles et je prends la plupart des truites avec « La cuivre » et un autre modèle secret :-)

Faut adapter le plombage aux profils des secteurs péchés et la taille au diamètre du fil, mais ça ce n’est pas un secret et ça n’a rien de spécifique à la NZ. Après, il y a toujours quelques subtilités que tu finis par comprendre à force d’observation et qui font de temps à autre la différence, ici ou ailleurs.

Le genre de poisson qui mène ce pêcheur.

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Une seule fois, l’année dernière, je suis tombé sur des poissons hyper sélectifs. Genre ça nymphe sans arrêt, tu te dis trop facile ! Et 2 heures après tu prends ta casquette pour filtrer l’eau pour voir ce que ça bouffe. Moi qui pensait que sorti de la taille et du poids, le reste on s’en fout, ben là tu gardes la taille et le poids mais tu fais un truc du bon coloris et c’est bingo à chaque fois même avec des posés de débutant.

Cigale !

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Nicolas : Tu prépares, je crois, un autre voyage, encore plus fou, plus physique…Qu’est-ce que tu recherches là-dedans ?

Abdoul : Oui, on verra comment est la météo, mais l’idée est de partir explorer un réseau de rivières pendant 15 jours, dans la jungle et dans un secteur sans aucun chemin.

Je cherche probablement un certain retour aux sources, à l’essentiel. C’est limite mystique, comme une quête intérieur. Dans la vie moderne de tous les jours, tout est simple et facile d’accès. T’as pas envie de faire les courses, tu fais par internet, tu te fais livrer. Tu veux lire la nuit, ben t’allumes la lumière, t’as faim ben tu fais chauffer, il en reste ce n’est pas grave tu jettes.

Quand tu pars en expédition, tu te concentre sur l’essentiel, la question n’est pas de quoi j’ai envie, mais de quoi j’ai besoin, et tu apprends à faire avec le minimum. En cherchant le minimum, tu retrouves l’essentiel.

Heureux comme un poisson dans l'eau.

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Ensuite, quand tu pénètres la jungle, tu as l’impression que rien n’a bougé là-dedans depuis des millénaires, il y a une forme de calme et de sérénité qui t’invites au respect. C’est mère Nature qui dévoile ses charmes et toi tu la contemples et tu te mets au diapason de ton hôte. Tu vis au rythme du soleil, tu bois l’eau de la rivière, et à l’occasion tu manges ce qu’elle te donne. Au bout de quelques jours, tu te rends compte que tu n’as plus besoin de ton confort, tu n’as plus envie de retourner dans la civilisation. En quelques sortes, tu redeviens un animal et tu profites du Monde en ayant besoin de rien.

Après, c’est sûr, il y a bien des accès que tu atteindras en 30 min d’hélico au lieu d’une journée de marche…Mais pour avoir fait les deux, l’expérience est bien moins enrichissante (au premier et au second degré d’ailleurs).

Lieu paradisiaque.

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Nicolas : Il y a de nombreuses autres destinations par le monde pour trouver de gros poissons. Est-ce qu’il y en a une qui te fait rêver et pourquoi ?  

Abdoul : Je suis tombé amoureux de la NZ et je pense plus à aller y vivre définitivement qu’à autre chose. Ce pays est vraiment magnifique et il existe de nombreux endroit encore très peu explorés.

Si je devais aller ailleurs, avant tout, il faut que ce soit dans des rivières claires, ne pas pêcher à vue, ce n’est plus trop concevable. Il faut aussi qu’il y ait le côté aventure car le côté « into the wild » m’est devenu essentiel. Alors, j’ai en tête des grosses Stealhead. Je sais que dans certains coins ça se pêche à vue. En plus, ça doit être sympa de partager la place avec les grizzlys.

Les Dorados dans la Jungle en Bolivie, il semble qu’il y ait quelques rivières où l’on peut les prendre à vue

Et puis un jour surement quelques tarpons, carangue et autres poissons super combatifs du bord de mer. Mais ce n’est pas ma priorité, car je ne suis pas sûr de pouvoir retrouver le côté aventurier dans ce type de pêche. Avant tout qu’il faut que ce soit une destination où l’on peut se perdre, un lieu inhabité.

Un steack !

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Nicolas : Malgré tous tes périples, trouves-tu encore du plaisir à traquer les zébrées francomtoises ou est-ce que cela est devenu très secondaire ?

Abdoul : Pour dire vrai, si on parle uniquement de l’aspect pêche, je préfère prendre une grosse truite de Franche-Comté qu’une de NZ. C’est plus rare, plus exceptionnelle et ça me procure beaucoup plus de plaisir. Cependant, depuis les différents épisodes de pollution dans nos régions, et après avoir vu mourir la plupart des grosses truites que je connaissais, j’ai moins l’envie de squatter le bord de rivières à l’agonie. Malgré tout, je traine encore un peu sur certains secteurs encore épargnés, maintenant très fréquentés. Ça a l’avantage de t’obliger à évoluer et à te remettre en question en permanence. C’est aussi grâce à ça que l’on devient meilleur.

Une grosse francomtoise.

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Nicolas : Merci Abdoul d’avoir répondu à mes questions. A très bientôt au bord de l’eau et tout de bon pour le prochain trip ;-)

Abdoul : Merci à toi, je ferais croquer des cuivres à ta santé :-)

Par habitude, je donne la parole à une connaissance de mon invité pour qu'il nous parle de lui. Je souhaitais le faire moi-même pour Abdoul.

Abdoul est un garçon que je connais peu en fait. Une dizaine de rencontres parfois très courtes en tout et pour tout. Mais j'avoue que ce garçon m'a intrigué dès le départ. Comment arriver à un tel nivau en si peu de temps ? Comment passer autant de temps au bord de l'eau ;-) Oui, ça m'a même agacé au départ, ce mec était tout le temps à la pêche et même bien trop souvent là où je traine mes guêtres. Et puis, j'ai cherché à mieux le connaitre, à mieux le comprendre sans trop me fier aux ressentis des autres. A partir de là, on ne peut qu'être admiratif d'un tel parcours. Ce garçon ne fait pas les unes des magazines spécialisés, il publie très peu sur le net, on ne le voit pas sur les chaînes TV à thématique pêche. Non, rien de tout cela, et pourtant, à travers ses récits, on ressent une compréhension totale de notre passion, à travers ses photos, on imagine le talent du pêcheur, Abdoul a tout compris et très vite, c'est cela qui me rend si admiratif. Je prends plaisir à l'écouter quand je le vois, je prends plaisir à le lire lorsqu'il m'écrit, je prends plaisir à regarder ses photos lorsqu'il m'en envoit. Abdoul n'est finalement qu'à l'aube de son histoire avec la nymphe à vue, il a encore tant de lignes à écrire. Je te souhaite de réaliser ton rêve absolu qui est, si j'ai bien suivi, d'aller vivre définitivement en Nouvelle-Zélande. Mais n'oublie pas avant de partir de me dévoiller cette fameuse nymphe secrète ;-) Tu es un mec bien Abdoul, je suis très heureux de te compter parmis mes amis. Au plaisir de parcourir une ou deux berges côte à côte.